L'aventure
des codes secrets
Paul Loubière
Longtemps réservés aux militaires et aux espions,
les codes secrets étaient tenus pour amusettes par les
mathématiciens. Aujourd'hui l'art du chiffrement a fait
des progrès considérables et les codes sont partout. Au
point peut-être de bouleverser la vie sociale.
Dormez tranquille, votre argent est bien gardé... Le
chien de garde s'appelle DES, sigle de Data Enscryption
standard, un système de chiffrement mis au point par IBM
pour le gouvernement fédéral americain et considéré
comme totalement inviolable... jusqu'à aujourd'hui. Il
est en effet possible d'imaginer qu'un groupe peu
scrupuleux arrive à "casser le système de codage
utilisé par les banques, et dont les possesseurs de
cartes bancaires se servent (la plupart du temps sans le
savoir) toutes les fois qu'ils tapent leur code. Qu'une
telle éventualité se produise, et le système bancaire
international s'effondrerait en l'espace de quelques
heures. Les comptes des particuliers seraient allègrement
pillés : il suffirait de fabriquer des milliers de
fausses cartes bancaires avec de vrais numéros de compte
pour se servir dans les différents distributeurs. Les
sociétés ne seraient évidemment pas à l'abri : des
ordres de virements fantaisistes pourraient passer les
barrières électroniques et transvaser des sommes considérables...
Plus grave encore, la mise à feu de certaines armes nucléaires
repose sur ce fameux DES. Simple vue de l'esprit ? Pas
tout à fait. D'ores et déjà, la chasse au code, le
sport préféré des hackers, les pirates informatiques,
coûte plus de cinquante milliards de francs par an à l'industrie
des télécommunications. Côté sécurité, le marché
du code secret, selon la Business Software Alliance (BSA),
devrait atteindre les 5 millards de francs dès 1997.
Cette frénésie cryptologique n'est évidemment pas sans
conséquences sur la vie sociale. "Les développements
du chiffrement vont complètement modifier la nature des
restrictions imposées par les gouvernements, ils empêcheront
la mise en place de taxes et de contrôle sur les échanges
économiques, écrit Timothy May's dans The
Crypto-Anarchist Manifesto, un texte devenu une référence
et publié sur les réseaux. Tout comme l'imprimerie
a réduit l'influence des guildes du Moyen Age et modifié
la structure du pouvoir, les méthodes du chiffrement
bouleverseront la nature des corporations et les interférences
du gouvernement avec l'économie."
Pourtant, les spécialistes sont formels : il faudrait
des centaines d'années à des centaines d'informaticiens
chevronnés travaillant sur des centaines de
supercalculateurs pour arriver à casser le DES. A moins
d'une chance inouïe, dont la probabilité est inferieure
à celle de gagner le gros lot du Loto à chaque tirage
pandant un milliard d'années !
Cette assurance des spécialistes de la sécurité s'explique
par les gigantesques progrès réalisés dans le codage
par chiffres depuis une trentaine d'années. A l'origine,
les histoires de codes secrets concernaient surtout les
militaires, les agents de renseignements et les
diplomates. Aujourd'hui, les consommateurs de codes
secrets ont radicalement changé. Ce sont d'abord les
informaticiens, les banques, les compagnies de télécommunications
et toutes les entreprises qui tiennent à assurer un
minimum de confidentialité à leurs données. Depuis
quelques années, le grand public, à son tour, est
atteint de "cryptomania", surout depuis que le
fameux PGP, un code secret réputé incassable, est
disponible gratuitement sur internet. Mais, les aventures
des codes secrets concernent aussi des domaines qui n'ont
a priori rien à voir avec les exigences habituelles de sécurité.
La cryptanalyse (la science du déchiffrement), par
exemple, a envahi de nouveaux domaines : la génétique,
la reconnaissance des formes, etc.
Sur le plan théorique, les codes secrets ont longtemps
été considérés comme une amusette indigne de retenir
l'attention des mathématiciens sérieux. Peu à peu,
pourtant, les mathématiciens se sont rendu compte que le
chiffrement relevait de la théorie des nombres et que
les exigences de la cryptanalyse avaient apporté des
progrès considérables, notamment dans le calcul des très
grands nombres premiers (composés de plus d'une centaine
de chiffres!). Le principe d'un code est relativement
simple : il s'agit de remplacer un ensemble de signes par
un autre. Les enfants, par exemple, changent a par 1, b
par 2, etc. Pour rendre le chiffrement plus difficile, on
utilise un système de permutation plus complexe, inspiré
des fonctions mathématiques. Il suffit alors d'associer
une valeur numérique à toutes les lettres de l'alphabet
puis de leur appliquer une fonction quelconque, par
exemple, le fameux polynôme ax²+bx+c qu'on étudie au
collège. Pour chiffrer le message, il faut appliquer la
fonction à chacune des lettres. A l'arrivée, on déchiffre
en appliquant la fonction réciproque.
Dans ces systèmes, deux éléments sont indispensables
pour chiffrer ou déchiffrer, l'algorithme lui-même : ax²+bx+c
et, surtout, les valeurs numériques de a, b et c qui
constituent les clés de l'algorithme. Avec les moyens
informatiques modernes, un algorithme aussi simple serait
cassé en un rien de temps. Pour compliquer les choses,
on utilise des fonctions très élaborées, mélangeant
des logarithmes, des sinus, des très grands nombres, etc.
Les spécialistes du chiffre utilisent la plupart du
temps des codes à une seule clé (sauf le fameux PGP de
Philipp Zimmermann) fondés sur des algorithmes comme DES,
Triple DES, Lucifer, Loki et Skipjack. Ce dernier est l'objet
d'une controverse de grande ampleur : le gouvernement américain,
inquiet de l'utilisation de plus en plus massive de codes
secrets qu'il est impuissant à casser, cherche à
imposer une puce baptisée Clipper, qui coderait les
messages transitants par les téléphones numériques ou
les réseaux informatiques avec Skipjack. Mais la puce
transmet en même temps la clé de l'utilisateur, codée
par la police fédérale. An cas de besoin, le
gouvernement, et, théoriquement, seulement lui, peut
"écouter" et déchiffrer les messages...
Ces systèmes sont-ils vraiment fiables ? Pour casser un
code, il faut essayer systématiquement toutes les
valeurs numériques possibles, lesquelles se comptent en
millions de milliards, voire en milliards de milliards :
10^17 pour DES, 10^24 pour Skipjack! "Un
supercalculateur, spécialement conçu pour cette tâche,
pourrait peut-être y arriver en une année, reconnaît
Dorothy denning, une chiffreuse travaillant pour le
Pentagone, mais il coûterait près de 10 milliards
de francs!". Pour parer à cette éventualité,
les chiffreurs ont mis au point un algorithme à clés aléatoires
: chaque lettre reçoit une clé différente, distribuée
au hasard. Ainsi équipé, le DES est en principe
incassable.
Enfin, pour faire voyager ces informations secrètement,
il est habituel de les dissimuler dans une image. Concrètement,
une image informatique est transformée en une suite de
chiffres. Si l'on visionne l'image, la déformation est
imperceptible à l'oeil nu. Le message est ainsi
invisible. Mieux que l'encre sympathique...
Texte paru dans Sciences et Avenir.
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