Deux clés
valent mieux qu'une
Hubert Quirin
Tous les codes secrets ont la même faiblesse : ils
ont une clé. une clé qui est nécessairement connue de
l'envoyeur et du destinataire. Et éventuellement par le
secretaire, l'officier de transmission, le responsable
informatique... Sans compter les fois où elle est
inscrite sur un Post-it collé au bureau. Bref, la clé
se promène un peu partout. Comment être certain qu'elle
n'a pas été recopiée et transmise à des tiers ?
Conscients du problème, deux chercheurs américains,
Whitfield Diffie et Martin Hellman, ont proposé une
approche radicalement différente : au lieu d'avoir une
seule clé qui est nécessairement partagée par l'envoyeur
et le destinateur, le système en possède deux. L'une,
publique, sert à chiffrer, l'autre, privée, à déchiffrer.
imaginons que 007 soit en mission chez les Shans, en
Birmanie. Il garde sur lui l'algorithme de chiffrement et
la clé publique. Mais il ne possède pas la clé privée,
restée au pays de Sa Gracieuse Majesté. 007 peut donc
chiffrer, mais il ne peut pas déchiffrer son propre
message ! Et si les Shans réussissent à s'emparer de la
clé publique, ils ne seront pas plus avancés que lui.
Pour déchiffrer, il faut la clé privée. L'avantage du
système ? La clé privée ne voyage pas et court donc
moins de risque d'être captée par des indiscrets. C'est
un peu le principe de la boîte aux lettres : tout le
monde peut y glisser quelque chose, mais seul celui qui
en a la clé peut retirer le courrier. Le système à
double clé le plus connu est RSA (du nom de ses auteurs
: Rivest, Shammir et Adleman) inventé, en 1978, au
Weizmann Institute en Israël.
Schématiquement, un algorithme de chiffrement est une
fonction. Dans le cas de RSA, il s'agit de trouver une
fonction telle que la réciproque (qui permet le déchiffrment)
soit très difficile à calculer. Il existe malgré tout
un lien mathématique entre les deux, faute de quoi le déchiffrement
serait impensable, mais ce lien est quasiment impossible
à établir. Si, par exemple, je fais une réussite, j'utilise
des règles qui me permettent de mettre à la fin les
cartes dans un certain ordre. Mais j'aurai bien du mal à
établir les règles réciproques qui, partant de l'ordre
final me permettraient de retrouver précisemment l'état
initial du jeu de cartes. En ce qui concerne RSA, l'astuce
repose sur la difficulté de décomposer les grands
nombres en facteurs premiers. 22 par exemple, se décompose
en deux nombres premiers, 11 et 2. L'opération, triviale
pour les petits nombres, devient effroyablement longue et
fastidieuse pour les très grands. A titre d'exemple, une
équipe constituée de 600 utilisateurs a mis six mois à
casser un nombre de 129 chiffres !
RSA part donc de deux nombres premiers, x et y, assez
grands. On les multiplie l'un par l'autre pour trouver P
qui devient la clé publique tandis que x et y forment la
clé secrète. Comme P est très grand, il est extrêmement
difficile de retrouver la clé secrète. Les spécialistes
considèrent que la factorisation des grands nombres est
impraticable pour des nombres de plus de 512 bits (2^512
zéros et un les uns à la suite des autres, ce qui
symbolise en système binaire un nombre qui dépasse le
milliard de milliards).
Philipp Zimmermann s'est inspiré de RSA pour écrire, en
1984, son fameux PGP (Pretty Good Privacy, ou "plutôt
bonne intimité"), le code secret qui circule
aujourd'hui librement sur les réseaux informatiques
comme Internet. Contrairement à la légende, PGP n'est
pas inviolable. C'est une question de temps et d'argent.
Si une organisation veut vraiment casser un texte chiffré
avec PGP, elle peut y arriver à condition de mobiliser
une dizaine de supercalculateurs pendant plusieurs
semaines. Coût de l'opération : 500 millions de francs
au minimum. De plus, l'inviolabilité de PGP repose sur
notre ignorance de la factorisation des grands nombres.
Or, depuis l'arrivée de PGP, les mathématiciens se sont
remis, un peu partout dans le monde, à travailler sur
les moyens de trouver les très grands nombres premiers.
A leur manière, les codes secrets font avancer la théorie
des nombres...
Texte paru dans Sciences et Avenir.
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